Papaoutai de Stromae : quand la Congolisation musicale faisait son crossover

Papaoutai de Stromae : quand la Congolisation musicale faisait son crossover

Auteur : Olivier Mukiandi

Il y a quelques mois, pour son dixième anniversaire, l’album Racine Carré de Stromae bénéficiait d’une réédition deluxe avec un coffret en édition limitée. Aujourd’hui, c’est Papaoutai qui célèbre son onzième anniversaire. Cette célébration est aussi l’occasion de revenir sur le succès de Papaoutai, titre phare à la base de ce succès colossal et d’un retour de l’influence de la musique congolaise dans le rap et plus largement de son flirt avec la pop.
Ces derniers temps, l’actualité de Stromae s’étale dans les pages de la rubrique people plutôt que dans la presse musicale. Son état de santé dont il est question dans son dernier opus, Multitude l’a poussé à annuler le reste de sa tournée mondiale au grand dam de ses fans. Dix ans auparavant, pour reprendre l’un de ces célèbres tubes, le temps était plutôt à la fête.
Le génie belge réalisait une performance extraordinaire sur la scène musicale francophone avec un album salué par la critique et plébiscité par le public. Les chiffres donnent le vertige : l’album Racine Carré attendra les 2,5 millions de ventes physiques dans le monde, lui ouvrant les portes des plus grandes scènes d’Afrique et aussi celle de Paris – Bercy, du festival branché de Coachella ou encore le mythique Madison Square Garden de New-York qui affichait complet lors de son passage. Son tube Papaoutai, premier single de l’album a quant à lui, assis la popularité de l’album comme le prouve, la barre symbolique du milliard de vues sur Youtube qu’il a atteint et qui en fait, la deuxième vidéo musicale francophone la plus visionnée sur la plateforme.

La congolisation : Du Bisso Na Bisso à Papaoutai

Ce tube intergénérationnel est aussi symptomatique d’un phénomène qui va engendrer une nouvelle phase dans ce que l’on n’appelle la congolisation de la scène française. Un terme popularisé sous la plume de Amanda Winnie Kabuiku dans les colonnes du Monde Afrique et qui donne également son nom à un évènement culturel belge qui fait la promotion de la diaspora congolaise et africaine dans le plat pays.
La congolisation qui est réapparue dans le courant des années 2010 consiste à qualifier l’influence grandissante des rythmes musicaux congolais au sein de la scène rap francophone. Le phénomène a pris une ampleur phénoménale avec l’arrivée d’une nouvelle génération de rappeur francophone originaire des deux rives du fleuve Congo et qui ont insufflé les codes de la rumba congolaise, reconnue patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2021. Pourtant le phénomène n’est pas récent, une première génération amenée par Passi et le Bisso Na Bisso avait posé les bases à la fin des années 90 en France et d’autres artistes, Baloji en tête ont également emboité le pas en contribuant fortement à ce mouvement au contact du rap et d’autres genres musicaux. Pourtant, c’est avec Papaoutai de Stromae qu’un véritable crossover mainstream s’opère auprès d’un public bien plus large. Avec lui, le phénomène ne touche plus seulement le rap mais s’en affranchît en touchant la pop, la variété. Un groupe comme Vampire Weekend aux USA avait déjà amorcé le pas sur la scène indie pop sur son premier album éponyme en 2008. Avec Stromae, la congolisation musicale prend une autre ampleur, une nouvelle dimension. Que ce soit le fait d’un belge d’origine rwandaise peut s’apparenter à un comble pour certain lorsqu’on connait les relations diplomatiques actuelles entre le Rwanda et la RD Congo. Ça l’est d’autant plus, étant donné que l’artiste évoque l’absence de sa figure paternelle disparue lors du génocide en 1994 qui est une conséquence directe de la situation actuelle dans la région des Grands Lacs.

Stromae est profondément belge car il cultive l’image de clown triste que l’on accole aux artistes de son pays. Paul Van Haver pour l’état civil, est le fruit du melting-pot culturel de la Belgique, territoire au carrefour de l’Europe qui a toujours brassé des influences venant des quatre coins du continent et aussi, de sa diaspora africaine et notamment congolaise puisque le Congo est une ancienne colonie belge. N’oublions pas que le titre Indépendance Cha-Cha de Joseph Kabasele aka Grand Kallé et son orchestre de l’African Jazz, hymne de l’émancipation des peuples d’Afrique Noire, a été composé et enregistré à Bruxelles lors des pourparlers du pays pour son accession à l’indépendance et que Manu Dibango qui rejoindra par la suite ce même orchestre, y a débuté sa carrière africaine. Grandissant dans ce contexte, Stromae n’a jamais caché sa passion pour les musiques africaines de la morna de Césaria Evora (cf. Ave Cesaria) à la musique congolaise d’un Zao (il lui inspira Formidable et qu’il invita sur scène lors d’un concert à Brazaville) ou d’un Papa Wemba, autre figure musicale qui a contribué à l’avènement de la rumba rock, fusion de la rumba congolaise avec les musiques occidentales. Il n’est pas étonnant non plus, que la composition de Papaoutai soit bâtie sur le sébène congolais, ce motif musical qui doit son nom à une déformation du mot anglais seven qui signifie « accord de septième » dans le langage musical congolais. Le sébène signale le changement de rythme, c’est une longue exécution instrumentale avec une prestation improvisée de guitare de la part d’un soliste. Pour réaliser cette prouesse, Stromae fera appel sur le titre à l’une des sommités de la musique congolaise, Dizzy Mandjeku qui a œuvré aux côtés de légendes tels que Sam Mangwana, Tabu Ley Rochereau ou encore Franco et qui trouve un certain écho auprès de la jeune génération notamment au sein de l’orchestre de la Katuba de Baloji.

Stromae, porte étendard de la scène musicale belge

Papaoutai inspirera d’autres artistes. Dany Synthé en tête. Le célèbre beatmaker français, ancien jury du télé-crochet La Nouvelle Star à l’origine de Sapés comme jamais de Maître Gims (qui a lui, participé au titre Avf sur Racine Carré aux côtés d’Orelsan), autre tube symbolique de la congolisation de la scène musicale française actuelle ; n’a jamais caché que pour la réorchestration en live du morceau ayant obtenu du public, le prix de la chanson de l’année aux Victoires de la musique, il s’était fortement inspiré de Papaoutai. Par ricochet, Stromae qui est issu de la scène rap ouvre la porte à ce que l’on a appelé vulgairement la « Zumba » avec des morceaux qui auront une forte influence de rythmes afro caribéens comme le zouk ou d’Afrique (afropop, rumba congolaise…)

L’autre conséquence indirect du nouveau statut obtenu par Stromae grâce à Papaoutai est qu’il a grandement contribué à décomplexer la scène musicale belge. À partir de ce fait d’arme, les artistes belges vont occuper une place importante dans le paysage musical en France avec Damso, Angèle, Roméo Elvis, Shay ou Hamza qui dans cet élan, apportent un nouveau vent de fraîcheur.

Par la suite, Stromae réitèrera l’essai sur son album suivant de manière plus discrète, subtile sur le morceau Mon amour. Bien que le titre soit construit sur un sample de Sucre Es Estribillo du vénézulien Herman Gamboa, on ne peut s’empêcher de ressentir inconsciemment (ou pas) ici ou là, une influence congolaise. Que ce soit parfois dans l’intonation du chant du belge ou la guitare qui évoquent les onomatopées d’un atalaku congolais sur une rumba congolaise plus traditionnelle ya ba tango ya ba Wendo (du temps de Wendo Kolosoy en lingala du nom d’un des pionniers du genre). Cette discrétion explique peut-être le fait que Multitude, album de bonne facture manque cruellement d’un tube de l’envergure de Papaoutai pour faire totalement l’unanimité auprès du grand public avide de hits.

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